« Suis ta passion » : peu de conseils sont donnés plus volontiers, ni acceptés plus sans examen, en matière d’orientation. La passion semble la boussole la plus sûre : fais ce que tu aimes, et tu t’épanouiras. Mais la passion est-elle réellement un bon guide ? La réponse honnête exige à la fois d’honorer ce que la passion offre et de nommer les pièges que l’injonction dissimule.
Ce que la passion offre
La passion offre des biens réels comme guide : une motivation intrinsèque — on persévère à ce qu’on aime —, du sens, de l’engagement, et souvent l’effort soutenu qui mène à la maîtrise. Une voie alignée sur une passion peut convoquer un dévouement qu’une voie seulement « raisonnable » ne susciterait pas. Dédaigner la passion perdrait quelque chose de réel.
Le premier piège : la passion comme donnée préexistante
Un premier piège : l’injonction suppose que l’on ait une passion claire et préexistante à suivre. Beaucoup de jeunes n’en ont pas — et se sentent insuffisants d’en manquer. Or la passion se construit souvent par l’engagement et la maîtrise, plutôt qu’elle ne se trouve toute faite — ce que rejoint la construction de soi décrite par Guichard. On peut en venir à aimer ce en quoi l’on devient bon. Le cadre du « trouve ta passion » égare ceux qui n’en ont pas encore trouvé.
Le deuxième piège : les passions évoluent
Un deuxième piège : les passions changent. La passion de dix-sept ans n’est pas toujours celle de trente. Miser une orientation irréversible sur une passion actuelle ignore que l’on deviendra quelqu’un d’autre. La passion est un guide réel mais mouvant — à peser, non à suivre absolument.
Le troisième piège : passion, réalisme et privilège
Un troisième piège : « suis ta passion » peut ignorer les contraintes et porte un privilège caché — le conseil est le plus aisé à suivre pour qui dispose des ressources d’en absorber le risque. Pour d’autres, ignorer la viabilité au nom de la passion peut coûter cher. La passion doit être pesée au regard de la viabilité et de l’adéquation, et non tenue pour souveraine.
La passion comme une boussole parmi d’autres
La vue équilibrée : la passion est un guide réel et précieux — pour la motivation et le sens — mais l’un parmi d’autres, à peser à côté de l’adéquation, de la viabilité, et de la reconnaissance que la passion peut se construire et qu’elle évoluera. Ni dédaigner la passion, ni lui obéir aveuglément. Et pour qui n’a pas de passion claire : ce n’est pas un manque, mais une invitation à découvrir par l’engagement.
Les passions sont un guide réel mais imparfait pour l’orientation — elles offrent motivation et sens, mais l’injonction « suis ta passion » dissimule des pièges : elle suppose une passion préexistante que beaucoup n’ont pas, ignore que les passions évoluent, et peut l’emporter sur la viabilité et l’adéquation tout en portant un privilège caché. La passion mérite d’être pesée, non d’être suivie aveuglément ; et pour les nombreux qui n’éprouvent aucune passion nette, la réassurance honnête est qu’une passion se construit souvent par l’engagement, plutôt qu’elle ne se trouve toute faite.