Sous l’unité apparente du mot « évaluer » se cachent deux finalités profondément différentes — et souvent deux logiques opposées. L’évaluation peut servir à classer (sélectionner, certifier, ordonner) ou à faire progresser (informer, réguler, soutenir l’apprentissage). Philippe Perrenoud a montré combien ces deux logiques peuvent entrer en conflit, et combien l’école les confond.
Deux logiques de l’évaluation
Perrenoud distingue une logique de sélection — classer, certifier, trier — d’une logique de régulation — accompagner et ajuster les apprentissages. Un même acte d’évaluer peut servir l’une ou l’autre, mais elles tirent en sens contraires. Son ouvrage met d’ailleurs en regard la « fabrication de l’excellence » et la « régulation des apprentissages », deux orientations qui ne demandent ni les mêmes pratiques ni le même climat.
Évaluer pour classer
L’évaluation sommative et certificative classe les élèves, atteste des niveaux, alimente la sélection et l’orientation. Elle est nécessaire dans une institution qui doit trier et délivrer des diplômes. Mais, tournée vers la comparaison, elle dit peu de la manière de progresser : savoir où l’on se situe par rapport aux autres n’indique pas comment s’améliorer.
Évaluer pour faire progresser
L’évaluation formative, elle, sert l’apprentissage lui-même : elle révèle où en est l’élève, ce qu’il convient d’ajuster, quel retour lui adresser. Tournée vers le progrès de l’individu plutôt que vers son rang, elle relève d’une autre intention — informer pour faire avancer, et non mesurer pour ordonner.
Pourquoi les deux logiques s’opposent
Le conflit est réel. Le classement engendre compétition et peur de l’erreur — précisément ce que l’évaluation formative doit dissiper. Une note qui « compte » pousse l’élève à dissimuler ses difficultés, alors que l’évaluation formative a besoin qu’il les expose. La présence d’un enjeu corrompt la fonction diagnostique : on ne peut, dans le même mouvement, dévoiler ses faiblesses et être jugé sur elles.
Articuler sans confondre
L’enjeu n’est pas d’abolir le classement — l’institution en a besoin — mais de séparer clairement les deux fonctions : ménager des espaces sans enjeu de note, où l’erreur est sûre et l’apprentissage est le but, distincts des moments de certification. Les confondre, c’est ne servir ni l’un ni l’autre.
Évaluer pour classer et évaluer pour faire progresser sont ainsi deux finalités légitimes mais distinctes, que l’école fond trop souvent en un seul acte noté — au détriment de l’apprentissage. Les distinguer, et donner à l’apprentissage son espace protégé, compte parmi les réformes les plus fécondes des pratiques d’évaluation.