L’école sélectionne, récompense et couronne l’« excellence ». Mais qu’est-ce, au juste, que l’excellence ? On agit comme si le mot possédait un sens évident et fixe ; or, à l’examen, il se révèle étonnamment indéterminé — et la manière dont on le définit emporte de lourdes conséquences sur ceux que l’on reconnaît et ceux que l’on ignore.
Une excellence fabriquée, non donnée
Philippe Perrenoud a montré que l’excellence n’est pas un donné naturel, mais qu’elle est « fabriquée » par l’institution : définie par ce qu’elle choisit de valoriser et de mesurer. Ce qui compte comme excellent dépend des critères retenus, des disciplines pondérées, des qualités récompensées. L’excellence scolaire est une construction, non une découverte — et toute construction reflète des choix.
Excellence dans quoi ?
L’excellence scolaire est étroite : elle récompense certaines formes d’intelligence — abstraite, verbale, mathématique — et certaines dispositions, tout en en ignorant d’autres — pratiques, artistiques, sociales, créatives. Un élève excellent selon ces critères peut être ordinaire selon d’autres ; l’inverse est vrai aussi. L’excellence est relative à l’étalon choisi pour la mesurer.
Excellence et origine sociale
Pierre Bourdieu l’a souligné : l’école couronne souvent comme « excellence » des dispositions transmises par les familles favorisées, traitant comme des dons naturels des avantages socialement acquis. La définition de l’excellence n’est donc pas socialement neutre ; elle tend à reconnaître ce que la culture dominante valorise déjà. L’excellence peut ainsi n’être, pour une part, qu’un autre nom du privilège.
Excellence comme niveau ou comme progrès ?
Une ambiguïté est ici décisive : l’excellence est-elle un état élevé — le sommet de la classe — ou un progrès remarquable — la plus grande distance parcourue ? La définir comme état récompense la position de départ ; la définir comme progrès récompense l’effort et l’enseignement. Le choix traduit une valeur, non un fait.
Vers une définition plus juste
Une excellence plus défendable valoriserait le progrès et l’effort autant que le niveau, reconnaîtrait une pluralité de formes d’accomplissement, et se garderait de confondre l’avantage hérité avec le mérite. Il ne s’agit pas d’abolir l’excellence, mais de la définir avec plus de lucidité — et plus de justice.
L’excellence scolaire n’est donc pas aussi bien définie que son prestige le laisse croire : c’est une construction, étroite, socialement non neutre, et ambiguë entre niveau et progrès. Interroger sa définition n’est pas du relativisme, mais de la rigueur : la manière dont on définit l’excellence décide de ceux que l’on reconnaît — et une définition plus juste honorerait l’effort et le progrès, et non la seule position héritée.